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Pascale Hébel (Crédoc) : «Les consommateurs se détournent des grandes entreprises»

Publié le 23/11/2017

Pour Pascale Hébel, responsable du pôle Consommation du Crédoc, deux tendances de fond se conjuguent dans la consommation des Français : une forme de rejet de la société de consommation, et une aspiration environnementale pour préserver la planète. Résultat : un mode de vie plus frugal, et une défiance vis-à-vis des multinationales.

Pascale Hébel

Observez-vous au Crédoc* le phénomène de « déconsommation », avec des Français qui consommeraient moins mais mieux ?

Pascale Hébel : Sur la partie alimentaire, nous avons constaté une baisse de la quantité de ce que les gens mangeaient, surtout entre 2013 et 2016. Ce phénomène, que nous appelons la frugalité alimentaire, s’est mis en place en pleine crise économique, 2012 ayant été l’année la plus difficile pour les Français en termes de pouvoir d’achat. Ils ont réduit ce qu’ils mangeaient, en commençant par supprimer ce qui était considéré comme mauvais pour la santé, ce qui était gras, sucré… Ils ont aussi commencé à être plus vigilants sur le gaspillage alimentaire. Désormais, les Français congèlent les restes, par exemple. Ils jettent moins. Ce phénomène se retrouve sur l’ensemble de la consommation. Les Français vident à fond leur tube de dentifrice.

Cette frugalité a comme seul moteur des contraintes de pouvoir d’achat ?

La motivation est d’abord économique mais, comme souvent, les tendances naissent d’une crise, qui accélère l’évolution des comportements. Un nouveau mode de vie s’est ainsi mis en place, plus proche de la nature et reposant sur une moindre consommation. Ce mouvement est porté par les impératifs du développement durable et de ce que l’on appelle la norme écologique : les Français consomment moins pour préserver la planète.

Cela se traduit par une augmentation du jardinage pour faire pousser ses propres fruits et légumes. Les Français commencent aussi à faire eux-mêmes leurs produits cosmétiques. Dans une forme de retour à la nature, ils se laissent pousser la barbe. De nombreux signes indiquent qu’ils enlèvent tout ce qui est superflu.

Quelles sont les catégories les plus actives dans cette démarche ?

Ceux qui sont le plus impliqués dans cette norme écologique, ce ne sont pas les plus jeunes, mais les 45-54 ans, surtout les urbains et les plus diplômés. Pour eux, le changement de comportement est voulu, alors que pour d’autres catégories moins aisées, il peut être subi et vécu comme une contrainte, une injonction environnementale.

Comment se traduit dans la consommation ce changement de comportement en faveur de la planète ?

Le changement de comportement massif, c’est le développement du bio. Une partie de la population s’est tournée au départ vers le bio pour sa santé, et c’est devenu un mode de vie. 

La contrainte environnementale est aujourd’hui acceptée par tous, et chacun y participe selon la hiérarchie de ses envies. Par exemple en abandonnant la voiture et en se déplaçant plus en vélo. Ou en réduisant les produits plaisirs dans l’alimentation : nous avons vu ces dernières années une baisse de la consommation de produits chocolatés. C’est un signe fort d’arrêter de manger des produits gourmands ! C’est un choix de vie d’ascète, où l’on arrête de se faire plaisir.

Actuellement, deux mouvements se conjuguent. D’une part, un rejet de la société de consommation, qui est la conséquence de la crise économique, comme on a aussi pu l’observer en 1973 ou 1993. D’autre part, ce mouvement de fond de défense de l’environnement. Dans les comportements, cela se traduit par des signes comme les personnes qui courent avec des chaussures « pieds nus », ces chaussures extrêmement minimalistes qui reproduisent les doigts de pied. Courir « pieds nus », c’est une façon d’être plus près de la nature, et aussi de refuser d’acheter des chaussures de grandes marques de jogging. C’est aller à l’encontre du marketing de masse et des grandes entreprises.

Les Français ont tendance à se détourner des grandes entreprises dans leur consommation ?

Dans l’alimentaire, par exemple, on observe un vrai rejet des multinationales. Les grosses entreprises de ce secteur souffrent de ce phénomène, qui affecte fortement leur chiffre d’affaires : de plus en plus de consommateurs refusent d’acheter des produits de multinationales. Cela va au-delà de considérations économiques, ou même environnementales. C’est le rejet d’un système, ici aussi surtout chez les plus diplômés et les urbains.

En parallèle, ce qui se développe dans l’alimentaire, ce sont notamment les circuits courts. Ce n’est pas encore énorme, mais 12 % des Français vont dans une ferme acheter à manger. Encore une fois, surtout les plus riches. S’ils font ce choix, c’est qu’ils ne veulent plus donner d’argent aux intermédiaires et soutenir le modèle en place. C’est ce qui explique le développement des spécialistes du bio comme Biocoop, et d’ailleurs, plus de Biocoop que de Carrefour Bio, par exemple. Biocoop, c’est un modèle de coopérative, où l’on ne retrouve pas de grandes marques dans le magasin. À l’inverse, pour les grandes multinationales de l’agro-alimentaire, le marché diminue : les consommateurs sont d’abord friands de bio et de labels rouge.

Cette évolution des comportements de consommation est-elle durable ?

Ce mode de consommation visant à « consommer moins mais mieux » est effectivement en train de s’ancrer dans les comportements car il trouve un relais chez les plus jeunes, qui sont nés dedans. Ils ne le font pas par rejet de la société de consommation, mais parce qu’ils n’ont pas connu autre chose ! Il y a un effet générationnel. À l’école, on ne leur parle que de l’environnement depuis qu’ils sont tout petits. Chez eux, c’est naturel de ne pas avoir de voiture, de ne pas utiliser de sac plastique, de choisir les produits avec le moins d’emballage…

L’attachement à l’objet disparaît. Je donne souvent l’exemple générationnel du livre. Quand on rentre dans l’appartement de quelqu’un de plus de 50 ans, surtout s’il est diplômé, il a des tonnes et des tonnes de bouquins dans de belles étagères dans son salon. On ne retrouve pas cela chez les plus jeunes, et ils ne changeront pas de comportement en vieillissant.

La relation à la voiture n’a aussi plus rien à voir entre un jeune d’aujourd’hui et un jeune dans les années 1970. Il y a un changement de modèle par rapport à l’objet. C’est phénoménal dans la mobilité. Les jeunes adultes font du BlaBlaCar et continueront en vieillissant.

(*) Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie, www.credoc.fr