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« Le numérique n’est pas toujours indispensable pour résoudre un problème »

25/08/2023

Pour Frédéric Bordage, fondateur du collectif d’experts GreenIT.fr et auteur de plusieurs livres sur la sobriété numérique, « le monde de demain sera plus low tech qu’aujourd’hui, que cela nous plaise ou pas ». Face à l’épuisement des ressources, un usage plus raisonnable du numérique s’impose, pour que nous ne soyons pas la dernière génération à en profiter. Que peuvent faire les entreprises ? Frédéric Bordage livre quelques pistes pour un numérique plus responsable.

Vous avez créé en 2004 le collectif d’experts GreenIT.fr, à l’origine des démarches de sobriété numérique et de numérique responsable. Quel a été le déclencheur ?

Frédéric Bordage : L’idée est née quand, avec d’autres experts, nous avons pris conscience que le numérique était une ressource critique non renouvelable et que nous pourrions être la dernière génération à en profiter sans contrainte. Il nous reste au mieux quelques décennies, et non quelques siècles, de stocks de matériaux avec lesquels on fabrique le numérique et la technologie en général. C’est grave et inquiétant pour les drogués du numérique que nous sommes tous. La civilisation occidentale en est totalement dépendante : sans numérique, elle s’effondre. Impossible de communiquer, par exemple.

La seule solution possible est d’économiser dès aujourd’hui le numérique pour pouvoir en disposer demain pour les usages les plus essentiels. Pour soigner, pour modéliser le climat, etc. Cela passe par la sobriété numérique. Le collectif Green IT en a défini l’expression et la démarche sous-jacente en 2008.

La sobriété numérique vise à être plus raisonnable dans nos usages du numérique au quotidien, en tant qu’individus mais aussi en tant que concepteurs de services numériques, comme les outils de relation client par exemple. Être plus raisonnable, cela commence par se demander si le numérique est indispensable pour résoudre un problème. Et s’il est incontournable, il faut réussir à trouver les moyens les plus sobres pour le mettre en œuvre. Envoyer un mail coûte par exemple moins cher, d’un point de vue environnemental comme économique, que de développer une application mobile. C’est une question d’écoconception des services numériques.

Y a-t-il aujourd’hui une prise de conscience de ces enjeux ?

Non. 5 % de la population peut-être a intégré ces enjeux. Pour le plus grand nombre, il peut y avoir une méconnaissance du sujet, ou un refus de changer ses habitudes. Le changement de comportement est difficile. Le numérique est tellement pratique pour tout gérer, le travail, les enfants, les loisirs… Le choix est le plus souvent de ne pas se priver du numérique, alors que nous devrions réussir à en faire moins pour l’économiser. Mais nous n’avons jamais autant utilisé le numérique qu’aujourd’hui. 

Dans l’opinion, le transfert de services vers le numérique peut être perçu comme une amélioration environnementale…

Il y a en effet une vision largement répandue du numérique comme étant la solution pour le développement durable. C’est lié au fait que l’on ne regarde pas les bons indicateurs environnementaux. On ne regarde que les émissions de gaz à effet de serre liées au numérique. Notre étude sur l’empreinte du numérique mondial indique que le numérique est responsable d’environ 4 % des émissions de gaz à effet de serre. Cela paraît peu et cela donne l’impression que le numérique a peu d’impact.

Mais il ne faut pas s’arrêter à cela. Une autre étude que nous avons réalisée pour l’Ademe et l’Arcep, l’Autorité de régulation des communications électroniques, a identifié les trois principaux impacts de l’empreinte du numérique en France. En premier arrive l’épuisement des ressources abiotiques – ce sont les ressources naturelles non renouvelables nécessaires à la fabrication des terminaux – qui représentent 52 % de l’empreinte du numérique. Viennent ensuite les radiations ionisantes qui comptent pour 28 %. Et la contribution au réchauffement global n’arrive qu’en troisième position, correspondant à 11 % de l’empreinte du numérique.

En ne regardant que ce dernier critère, autrement dit les émissions de gaz à effet de serre, le numérique peut apparaître comme une solution. Mais si l’on regarde l’ensemble de l’empreinte environnementale, le numérique n’est pas LA solution, mais PARFOIS une solution. Typiquement, dans la relation client, entre du papier et du numérique, il y a juste un transfert d’impacts. Un support n’est pas meilleur que l’autre.

Comment agir efficacement pour une entreprise ?

La sobriété numérique, cela commence de façon très simple : moins d’équipements qui durent plus longtemps. C’est valable pour les particuliers comme pour les entreprises. Disposer d’un deuxième écran pour un salarié est une aberration d’un point de vue environnemental.

En termes de relation client, nous sommes toujours dans le monde de la surabondance et de l’économie de l’attention, avec des individus exposés chaque jour à des milliers de messages venant des marques. Beaucoup d’entreprises privilégient le matraquage publicitaire. Mais la solution de fond n’est pas d’ajouter le 1 001e ou le 1 002e message en espérant que cela finisse par passer, alors que l’on peut construire une marque par la qualité de la relation et du service rendu. 

Pour donner un exemple, Yahoo, qui s’était développée avec des publicités au format Flash qui clignotaient, a été supplantée par Google qui a proposé des liens en format texte. C’est la qualité du ciblage de Google qui s’est imposée face à la démarche quantitative de Yahoo.

L’écoconception peut prendre quelle forme aujourd’hui ?

Pour WeatherForce, qui commercialise des prévisions pluviométriques auprès d’agriculteurs, nous avons mis en place, au lieu d’une application pour smartphones 4G, des SMS envoyés sur n’importe quel téléphone mobile, même les plus basiques. Avec cela, WeatherForce peut conquérir la planète entière, avec un énorme vivier de clients potentiels dans tous les pays émergents, tout en réduisant par quatre l’impact environnemental de son service. Des centaines de startups dans le monde ont déjà compris cela.  

Que cela nous plaise ou pas, le monde de demain sera plus low tech. Les ressources sont en voie d’épuisement, demain il y aura moins de technologie. La question est celle de l’anticipation, de l’adaptation préventive, pour amortir le choc.

La difficulté n’est-elle pas d’être le premier à se lancer dans une démarche low tech quand les concurrents continuent à faire feu de tout bois sur le numérique ?

Ce n’est pas comme cela que se pose l’équation. Je ne parlerais pas de difficulté, mais de danger, dans le sens d’une matrice d’analyse Swot pour évaluer les stratégies d’entreprise, avec les forces (strengths), les faiblesses (weaknesses), les opportunités (opportunities) et les menaces (threats). La difficulté n’est pas vraiment un problème. En revanche, la menace, ou le danger, est de ne pas être le premier. WeatherForce va conquérir le marché car ils seront les premiers à déployer une réponse low tech. Le danger pour les entreprises est de ne pas s’inscrire dans une démarche de sobriété numérique, et de ne pas transformer ces contraintes en opportunités d’innovation et de compétitivité.

La loi Climat et résilience rend obligatoire l’affichage environnemental. Demain, il y aura un « NutriScore » environnemental sur tous les produits et services, dont le numérique. Les consommateurs y seront vigilants. Autant s’y préparer dès à présent.

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