Interview

Et si la consommation responsable était un mythe ?

Publié le 6/01/2022

Tout changer dans notre consommation… pour que rien ne change dans notre quotidien. Anthropologue de la consommation et spécialiste de l’évolution des modes de vie, Fanny Parise pointe cette injonction contradictoire de la consommation responsable. Elle conduit notamment les individus à devenir des stratèges pour gérer un « crédit moral ». 

Fanny Parise

Vous publiez cette année deux livres en lien avec vos travaux de recherche : « Le mythe de la consommation responsable, vers un nouvel âge d’or de l’hyperconsommation », aux éditions Marie B., et « Les enfants gâtés, une anthropologie des nouveaux sauvages du capitalisme responsable » chez Payot. Quels sont les thèmes que vous développez ?

Fanny Parise : La consommation responsable repose sur une injonction contradictoire : on demande aux individus de tout changer pour qu’au final rien ne change. La consommation responsable porte une promesse : modifier certaines pratiques dans notre quotidien, comme acheter bio, valoriser d’autres circuits d’approvisionnement, favoriser la transparence des produits, etc., va nous permettre de maintenir notre mode de vie et notre confort. Ce qui par extension amène la permanence du capitalisme. Le parti pris de départ de la consommation responsable est en effet de considérer que la consommation au sein d’un modèle capitaliste permettra de sauver notre quotidien et d’avoir une relation pacifiée entre l’homme et la nature, sans renoncer à nos modes de vie. Changer pour ne pas changer et continuer à consommer autant qu’avant, voire plus, mais différemment.

J’observe cela d’un point de vue anthropologique, en regardant la consommation comme un objet de culture, sans jugement et sans témoigner d’aucun engagement politique. Cette injonction contradictoire conduit à des tiraillements psychologiques dans la vie des individus.

Comment cette injonction contradictoire perturbe-t-elle les consommateurs ?

En premier lieu, les individus ressentent une forte culpabilité. On leur explique que leur consommation n’est pas soutenable pour la planète, ni pour les travailleurs qui produisent leurs objets, leurs vêtements, leurs téléphones… Les individus aimeraient bien sûr éviter cela, sauf que la consommation responsable n’est pas accessible à tous. Elle coûte de l’argent, et elle nécessite du temps pour apprendre à faire différemment.

Cela conduit à de nouvelles inégalités sociales et culturelles. Seule une petite partie de la population a les moyens de moins consommer car elle a déjà beaucoup. Cette minorité va inscrire la sobriété comme une nouvelle forme de prestige et de distinction sociale. Il existe aussi une autre minorité qui est, elle, très engagée politiquement dans des logiques altermondialistes, de décroissance… Mais elle est très éloignée de la très grande majorité de la population, qui se trouve culpabilisée.

Quel autre phénomène relevez-vous ?  

Il y a ce que l’on appelle le crédit moral. Des individus vont mettre en place des pratiques écoresponsables sur certains aspects de leur quotidien, pour leur alimentation, leur mobilité, leurs loisirs… et ils vont se dire que, comme ils agissent bien sur certains points, ils peuvent être énergivores ou irresponsables sur d’autres aspects. Ils deviennent stratèges de leur quotidien. Mais quand on a une lecture globale de leur consommation, on se rend compte qu’ils ne sont pas si responsables au final.

Je voudrais aussi souligner l’illusion de l’empreinte écologique négative. De plus en plus d’objets, de services ou d’expériences s’approprient les codes de la responsabilité, ou de la soutenabilité, mais ne sont pourtant pas forcément beaucoup plus écoresponsables que ceux d’avant. Cela va conduire les individus qui en ont les moyens à surconsommer car ces produits ou services leur donnent bonne conscience. Ici, ils ne culpabilisent plus. Et pourtant, l’empreinte réelle de cette nouvelle consommation n’est pas aussi bonne qu’ils ne le pensent.

Quel serait le moyen d’agir alors ?

Comme je vous le disais, j’observe un phénomène de façon anthropologique, sans prôner de solution. À l’issue de la rédaction de ces deux ouvrages, la consommation responsable m’apparaît toutefois comme une course en avant pour prolonger un mode de vie engagé depuis plusieurs décennies. Nous vivons aujourd’hui en spéculant sur l’avenir, en imaginant que nous disposerons dans 50 ou 100 ans d’une nouvelle énergie propre, illimitée, bon marché. C’est un pari historique.