Wassila Zitoune-Dumontet (Orange Business France) : « Le Shadow IA accélère l’urgence de reprendre le contrôle de ses données »
26/05/2026Face à la montée des cybermenaces, à la dépendance technologique et à l’essor du « shadow IA », la maîtrise des données devient un impératif stratégique pour toutes les organisations. Pour Wassila Zitoune-Dumontet, directrice générale d’Orange Business France, il s’agit de cartographier ses données, d’assumer des arbitrages clairs en matière de souveraineté et de s’appuyer sur des architectures hybrides et réversibles, afin d’anticiper les évolutions de l’écosystème numérique. Car demain, ces infrastructures auront nativement intégré l’intelligence artificielle.
Aujourd’hui, comment les organisations perdent-elles le contrôle de leurs données ? Et peuvent-elles encore reprendre la main ?
Wassila Zitoune-Dumontet – Vos données peuvent vous échapper lors d’attaques cybercriminelles (fuite de données, chantage numérique), comme l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) en a fait l’expérience en avril 2026. Ces cas rendus publics provoquent de véritables traumatismes en interne. Mais la perte de contrôle peut aussi s’installer progressivement, lorsque vous ne maîtrisez plus des points clés de l’écosystème : localisation des données, utilisateurs, cadre juridique, dépendance technologique, ou capacités de réversibilité. Dans le contexte géopolitique actuel, reprendre la main est impératif. Pour une PME, une ETI ou un grand groupe, cette maîtrise des données n’est plus seulement du ressort des DSI, c’est désormais un enjeu de COMEX, qui engage l’ensemble des métiers. Comment éviter la dépendance ? Il n’y a pas de réponse standard. Un ministère régalien privilégiera un cloud européen. Un industriel de l’armement limitera l’accès à son « nuage » à des utilisateurs habilités pour protéger le secret défense, etc. Les organisations doivent désormais assumer des arbitrages financiers, technologiques et stratégiques, souvent évolutifs. Ce processus commence par l’établissement d’une cartographie des données (lambda, sensibles, critiques) et se prolonge par la recherche de solutions « réversibles », permettant d’en reprendre le contrôle.
Entre performance, souveraineté et sécurité, quel compromis s’impose aujourd’hui ? Quels risques prennent les organisations qui refusent de trancher ?
W. Z.-D. – Plus de 80% des technologies numériques achetées par l’Europe sont extra-européennes, principalement américaines ou chinoises. Jusqu’ici, les entreprises privilégiaient l’innovation et la performance. Depuis un an, 80% des conversations avec nos clients débutent par l’IA, avant d’aborder la gouvernance des données et la stratégie cloud. La bête noire des dirigeants, c’est le « shadow IA » : l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle par des salariés sans cadre, pouvant entraîner l’exposition involontaire de documents sensibles*. Ce phénomène accélère l’urgence de reprendre le contrôle de ses données, qu’elles concernent la facturation, la production ou les clients. Paradoxalement, cette menace freine le développement de l’IA. C’est parfois un casse-tête pour les dirigeants d’entreprise et leurs DSI, mis sous pression entre urgence et prudence. Nous accompagnons ces transformations, de la PME aux entreprises du SBF 120, en privilégiant des architectures multi-cloud hybrides, où certaines données sont hébergées dans le cloud, et d’autres restent « on-premise » (sur site), selon leur criticité.
Dans cinq ans, à quoi ressemblera une infrastructure numérique réellement maîtrisée ? Quel rôle doivent jouer des acteurs comme Orange Business ?
W. Z.-D. – Les infrastructures seront nativement sécurisées et enrichies par l’IA, permettant à la fois une maintenance prédictive (une panne à venir sur une chaîne logistique) et la détection d’anomalies, dans les processus de clôture pour une banque, par exemple. Dans un contexte de « permacrise » et de disruptions technologiques, la confiance deviendra une donnée centrale. C’est le sens de la vision d’Orange Business : « Possibility starts with tech you trust. » Orange Business applique ces principes à ses propres infrastructures (y compris les câbles sous-marins et les réseaux backbone internationaux). Forts du savoir-faire de nos équipes, nous ne prônons pas la tech pour la tech. Nous réfléchissons aussi aux prochaines étapes, par exemple l’informatique quantique, particulièrement utile pour la protection contre les cyberattaques.
* Shadow IA ou IA fantôme : c’est l’utilisation de l’IA par des collaborateurs sans gouvernance et/ou sans supervision du service informatique. Exemple : un cadre utilise des outils automatiques pour rédiger un compte-rendu. Des documents « sensibles » peuvent se retrouver téléchargés dans l’application et perdre leur caractère strictement confidentiel, exposant l’entreprise à des risques en matière de sécurité, de conformité et de réputation.
Biographie
Wassila Zitoune-Dumontet est directrice générale d’Orange Business France, où elle dirige les opérations et la stratégie de l’entreprise depuis début 2025. Forte de plus de 30 ans d’expérience dans le secteur des télécommunications et des services, Wassila Zitoune-Dumontet est reconnue pour son expertise en marketing, communication, ventes et opérations, ainsi que pour son leadership dans les transformations organisationnelles et des modèles économiques à grande échelle. Elle supervise plus de 7 000 collaborateurs, dont 4 000 experts du digital, de la data et de l’IA, et gère une activité valorisée à 4 milliards d’euros. Wassila Zitoune-Dumontet a occupé plusieurs postes de direction au sein d’Orange Business, notamment Chief Operating Officer et Chief Marketing & Digital Officer, ainsi qu’au sein du Groupe Orange, notamment EVP Global Roaming International, Chief Marketing and Communication Officer chez Orange Maroc, et directrice des ventes et des opérations chez Orange Jordanie. Profondément engagée en faveur de la diversité et de l’inclusion, elle soutient activement plusieurs initiatives et programmes majeurs. Wassila Zitoune-Dumontet est titulaire d’un Master en Marketing de HEC Paris et d’un diplôme d’ingénieur en génie civil de l’École polytechnique d’Alger.
Orange Business en quelques chiffres
• 30 000 experts présents dans 65 pays
• 7 325 millions d’euros de CA en 2025
• En France : 7 300 collaborateurs, plus de 130 grands clients, plus de 36 500 clients « entreprise »
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