Nathalie Morandière (Bonduelle) : « Dans un environnement instable, on arbitre vite, parfois avec des données incomplètes »
26/05/2026Dans une supply chain sous tension – climat, énergie, géopolitique –, les industriels doivent composer avec une instabilité devenue structurelle. Chez Bonduelle, cette réalité se traduit par des arbitrages permanents à grande échelle, entre volumes, sites de production et exigences de service. Pour y faire face, le groupe déploie une planification intégrée et s’appuie sur la data pour simuler des scénarios et décider plus vite. Prochaine étape : les jumeaux numériques, appelés à renforcer encore cette capacité d’anticipation. Nathalie Morandière, directrice groupe Integrated Business Planning (IBP), détaille cette transformation.
Face à la multiplication des aléas (climat, géopolitique, énergie), quelles décisions sont devenues critiques dans votre planification industrielle ?
Nathalie Morandière – La multiplication de ces aléas a profondément transformé la nature des décisions critiques. Là où nous étions historiquement dans une logique d’optimisation fine, nous sommes désormais dans une logique d’arbitrage permanent. Dans un environnement stable, on optimise ; dans l’incertitude, il faut décider vite, parfois avec des données incomplètes. Trois types de décisions sont devenus structurants. D’abord, les arbitrages entre l’offre et la demande, lorsque les volumes deviennent contraints : il faut alors intégrer le niveau de service, la marge, la criticité des marchés ou encore la saisonnalité. Ensuite, les décisions de sourcing et de production, avec la capacité de basculer rapidement d’un site à un autre pour sécuriser les approvisionnements, dans un modèle devenu réellement multi-sites et multi-origines. Enfin, c’est la manière même de planifier qui a évolué, avec le passage d’un pilotage annuel à une approche beaucoup plus agile et assumée sur le court terme. Le risque n’est plus une variable d’ajustement : il est devenu une donnée centrale de la planification. Cette transformation nous pousse à renforcer nos outils et nos modes de décision pour garantir le niveau de service tout en sécurisant la performance industrielle.
Qu’est-ce que les jumeaux numériques changent, concrètement, dans vos arbitrages ?
N. M. – Aujourd’hui, nous ne sommes pas encore au stade du jumeau numérique complet, mais nous avançons rapidement. Chaque mois, nos processus IBP (Integrated Business Planning) nous permettent déjà de travailler avec un « best case » et un « worst case ». Avec le nouvel outil en cours de déploiement, nous passons d’une gestion de scénarios séquentielle à une capacité de simulation simultanée et dynamique. Concrètement, la data et les jumeaux numériques vont nous permettre d’explorer des « et si » en profondeur : variation de la météo, accélération d’un marché, ralentissement d’un fournisseur… Nous pourrons créer plusieurs scénarios en parallèle, analyser leurs impacts sur les coûts, le niveau de service ou l’empreinte environnementale, et les comparer en quelques heures. Là où aujourd’hui nous devons encore assembler manuellement les données, demain, nous disposerons d’un cadre d’arbitrage factuel et partagé pour décider plus vite.
Prenons un exemple : un pic de commandes lié à une vague de chaleur. Aujourd’hui, nous l’anticipons à une dizaine de jours, mais la coordination reste largement réactive. Demain, nous pourrons simuler en quelques heures plusieurs plans d’action complets : reprogrammer la production, vérifier la disponibilité des emballages, mesurer l’impact sur les autres clients, ou encore évaluer les conséquences économiques et environnementales de chaque option.
Comment les critères B Corp sont-ils intégrés concrètement dans vos modèles d’approvisionnement et vos outils d’aide à la décision ?
N. M. – Les critères B Corp sont progressivement intégrés au cœur même de nos modèles d’approvisionnement et de nos outils de décision. Nos pratiques nourrissent déjà nos engagements : usines au plus près des champs, achats responsables, filières durables, réduction et circularité des emballages, contractualisation avec les agriculteurs partenaires ou encore lutte contre le gaspillage. L’étape suivante consiste à intégrer ces critères de manière chiffrée dans nos modèles. Concrètement, nos outils devront intégrer des paramètres liés à l’empreinte carbone, à la durabilité des filières, à la qualité des relations avec les producteurs ou encore à la réduction des pertes. La décision ne sera plus uniquement un arbitrage de coût, mais un équilibre mesuré entre performance économique, niveau de service, impact environnemental et engagements B Corp. Nous passons ainsi d’une logique de processus à une logique de performance maîtrisée, où la capacité à simuler et arbitrer rapidement devient un levier clé pour tenir nos engagements tout en renforçant la performance globale de Bonduelle.
Biographie
Diplômée de l’ESIEA et de l’Edhec, Nathalie Morandière a fait l’essentiel de sa carrière dans l’industrie alimentaire. Elle débute dans la logistique chez Unisabi, puis Mars, au sein du groupe américain Mars Incorporated. En 2009, elle est nommée Lean Supply Chain Manager de Mars PF. En 2015, elle prend le titre de Global Supply Chain Leader de l’entreprise pharmaceutique Famar avant de rejoindre le groupe Bonduelle il y a 9 ans. Depuis juillet 2024, elle est directrice groupe IBP (Integrated Business Planning). Elle est responsable à ce titre d’une planification des approvisionnements et de la logistique particulièrement complexe, le groupe Bonduelle exploitant 113 centres de distribution et gérant environ 11 000 références.
Bonduelle en quelques chiffres
• 3 marques (Bonduelle, Cassegrain, Globus)
• 9 000 collaborateurs
• 2 204 M€ de CA en 2024-2025
• 1 958 partenaires agriculteurs-producteurs
• 40 usines
• 113 centres de distribution
• 11 000 références
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